Alors qu'a été lancé vendredi 23 novembre le "Grenelle de l'insertion", qui initie six mois de rencontres à travers toute la France pour établir un plan d'action contre la précarité et la pauvreté, nous interpellons Martin Hirsch, haut commissaire aux solidarités actives contre la pauvreté, sur le risque de se tromper de débat, en négligeant de poser les questions de fond.
Participant coup sur coup, en novembre 2007, au congrès du Coorace, de l’Uniops, et du Grenelle de l’insertion, j’ai rarement entendu, en si peu de temps et d’espace, autant d’intelligence et d’humanisme, autant de bonnes intentions émises par des personnes de si haut niveau. Mais alors comment expliquer qu’on puisse en rester à des ambitions aussi minces ? Comment expliquer que l’on avance si peu ?
Notre nouvelle ambition : négocier un « contrat unique d’insertion » ! Il a été dit haut et fort dans les tribunes et applaudi par les participants que ce ne sont pas tant « les personnes qui sont éloignées de l’emploi que l’emploi qui s’est retiré, qui s’est éloigné des personnes ». Alors prenons acte.
Il est certainement abusif de comparer la situation des exclus de l’emploi avec celle des handicapés, sauf sur un point : « le droit à l’emploi pour tous ». Cessons de regarder les « performances individuelles ». Cela n’explique rien, car là encore nous avons largement démontré aux tribunes des congrès, et de cent façons différentes, que les performances individuelles ne sont pas le fin mot de la question, la clé réelle de l’emploi. La clé de l’emploi, ce sont les performances collectives. C’est la volonté de la collectivité qui est la clé. Nous le savons, nous l’avons dit et c’est notre honneur de l’avoir bien souvent démontré dans nos entreprises d’insertion. Alors faisons-le.
Mais au lieu de le faire, et là je rêve, on envisage une nouvelle usine à gaz : le contrat unique d’insertion. C’est fou. Nous avons déjà un contrat unique d’insertion, il s’appelle SMIC. Le « SMIC », ce devrait être le « Salaire Minimum d’Insertion toutes Catégories » !
Qu’avons-nous besoin d’inventer un nouveau contrat après avoir dit haut et fort que tout cela n’était trop souvent que stigmatisations inutiles. A mon sens, le vrai combat aujourd’hui, et l’enjeu d’un Grenelle, ce serait la volonté d’organiser le droit à l’emploi pour tous.
Et son corollaire un nouveau statut pour supprimer le chômage de longue durée. Ce n’est pas le patronat, ce ne sont pas les syndicats qui devraient être les acteurs principaux d’un tel Grenelle. Il est vrai que sur les tribunes des congrès, ils ont des allures de sainteté qui feraient fondre les cœurs les plus endurcis. Mais quelles que soient leur bonne volonté affichée, ce dont nous ne pouvons que nous réjouir, ils ont montré dans la réalité, depuis plus de vingt ans, ce que leur bonne volonté peut réaliser. C’est mieux que rien, certes, mais c’est bien mince eu égard à l’ampleur du problème : un à deux millions de personnes sur la touche. Ce n’est peut-être pas de leur faute, mais c’est un fait incontournable.
Le patronat et les syndicats peuvent être des alliés, des aides, ils doivent participer mais ils ne se sentent pas véritablement responsables de l’exclusion. Pas plus qu’ils ne peuvent assumer la responsabilité quantitative de l’emploi : pour eux, et selon la formule qu’ils ont consacrée, « l’emploi ne se décrète pas ». Ils savent le rappeler à chaque occasion grave depuis 25 ans.
Car le patronat traditionnel, le patronat des entreprises à but lucratif, n’est pas tant à la source de l’emploi que seulement le plus gros consommateur d’emplois, ce qui n’est pas la même chose. Si nous n’y prenons pas garde, nous risquons de demander à un acteur partiellement impuissant, et qui revendique au besoin son impuissance, quelque chose qu’il ne peut pas nous donner. La vraie source de l’emploi, la source ultime, c’est la volonté collective, la volonté d’une société tout entière.
Et le meilleur représentant, à ma connaissance, actuellement, pour un Grenelle, c’est l’économie solidaire, et particulièrement l’entreprise d’insertion élargie. Je préfèrerais d’ailleurs dire l’entreprise à but d’emploi, comme celle que Duponchel a créée et présentée : il n’a pas dit « j’ai fais X millions de chiffre d’affaires », il a dit « j’ai embauché 1 000 personnes en France et 200 en Afrique ».
Si donc nous voulons traiter au Grenelle la question N°1 (non pas N°1 en valeur, mais N°1 en simple logique), c'est-à-dire la question quantitative, la question des « privés d’emploi » comme dit à juste titre la CGT, il faut y négocier l’organisation du droit à l’emploi pour tous les citoyens qui le désirent, avec la suppression du statut de chômeur de longue durée, et ceci avec toutes les entreprises compétentes.
Les entreprises à but d’emploi de l’économie solidaire sont évidemment les premières, parce qu’elles ont démontré que l’emploi est une des clés les plus précieuses de la dignité humaine et du respect qui en découle, pour tous.
Quand on a la richesse qui est la nôtre, comme l’a rappelé Patrick Viveret, et si nous voulons être dignes des bonnes intentions de nos orateurs de congrès, la clé de l’emploi pour tous ceux qui le désirent, c’est la volonté collective de l’organiser dans notre pays avec des entreprises qui en ont fait leur métier et qui ont acquis une compétence remarquable « d’entreprises à but d’emploi. »
Patrick Valentin
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