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Suite du compte-rendu de l'audience menée lors de notre réunion du 14 décembre (voir article précédent), qui consistait à faire le procès du chômage pour déterminer si oui ou non les demandeurs d'emploi sont responsables de leur situation.
Le procureur : c'est assez pratique de dire qu'on ne peut pas trouver de travail "normal". Comme ça, on peut prétendre à un contrat aidé...
Les demandeurs d'emploi : qui a dit que nous courions après les emplois aidés ? C'est sûr que quand on est dans la galère, c'est mieux que rien. Mais c'est surtout un cache-misère : ce n'est pas bien payé et surtout, il n'y a aucune garantie d'insertion en fin de contrat. Et ce qui est injuste, c'est que chaque demandeur d'emploi n'a droit qu'à un contrat aidé, mais les employeurs, eux, peuvent en signer autant qu'ils veulent. Résultat : il y a des patrons qui font tourner les contrats aidés, et qui ne recrutent plus en CDI ! Du coup, c'est d'autant plus dur pour les chômeurs, surtout ceux qui ont déjà "bénéficié" d'un contrat aidé...
A vous entendre, tous les employeurs sont des profiteurs ou des malhonnêtes. C'est un peu caricatural non ?
On ne reproche pas aux patrons d'utiliser les dispositifs créés pour eux : c'est leur intérêt et ils auraient tort de se priver. Le problème général ne vient pas des employeurs, mais du marché de l'emploi : le chômage de masse a créé un contexte où les patrons peuvent se permettre d'être exigeants, ou en tout cas de ne prendre aucun risque en ne recrutant que ceux qui sont hyper-formés et hyper-compétents. Ce qui ne laisse pas de place aux autres.
On ne va quand même pas reprocher aux patrons de recruter en priorité ceux qui sont les plus performants !
Non, mais on peut leur reprocher de rester toujours dans les mêmes schémas, sans donner leur chance aux chômeurs de longue durée. Pourtant certains pourraient s'avérer très performants, pour peu qu'on leur donne la possibilité de faire leurs preuves. Nous avons l'exemple d'un jeune homme très doué pour poser du carrelage. Mais à cause d'un très mauvais niveau dans les matières générales, il a échoué à obtenir son diplôme professionnel. Eh bien il n'a jamais été embauché. C'est un très bon carreleur, mais sans diplôme, il ne vaut rien...
De manière générale, le fait d'être chômeur est déjà, en soi, un handicap pour trouver du travail : les recruteurs considèrent que quand quelqu'un est au chômage (surtout de longue durée), ce n'est pas sans raison. Et par définition, les chômeurs ont des trous dans leur CV. Les employeurs n'aiment pas ça. Cet a priori est dommageable, mais pas illégal. Que dire alors de la discrimination (liée à la couleur de peau, à l'âge ou au sexe) qui est elle aussi bien réelle...
L'audience est désormais terminée. Les jurés présents lors de notre procès ont-ils considéré les demandeurs d'emploi comme étant coupables de leur chômage ? Réponse prochainement avec le verdict.
Nous avons organisé le 14 décembre une réunion à laquelle étaient
invités les demandeurs d'emploi inscrits à l'AITA. Une trentaine ont répondu présent, et ont instruit le "procès du chômage". Répartis en quatre groupes, ils ont répondu aux accusations d'un
procureur reprenant l'argumentaire selon lequel les "privés d'emploi" seraient responsables de leur situation. Voici le compte-rendu de l'audience.
Le procureur : On sait très bien qu'il y a du travail dans certains secteurs. Si les chômeurs sont au chômage, c'est qu'ils ne veulent pas travailler.
Réponse des demandeurs d'emploi : Travailler dans le bâtiment ou la restauration, on veut bien, mais dans ces secteurs aussi, les employeurs veulent des gens efficaces tout de
suite. Si on a pas d'expérience, on est pas pris. Le problème, c'est que pour avoir de l'expérience, il faut bien que quelqu'un nous donne notre chance ! Et puis il y a d'autres
problèmes : pour les femmes par exemple, c'est très dur de trouver un emploi dans le bâtiment, parce qu'elles y sont dévalorisées. Pourtant il y a dans ce secteur beaucoup de postes où
elles peuvent être très efficaces.
Avant de parler d'expérience, parlons simplement de qualification. Les demandeurs d'emploi manquent souvent de qualifications. S'ils veulent du travail, ils doivent se
former.
Se former oui, mais les formations pour adultes sont souvent saturées, il n'y a pas assez de places. Et quand on trouve une place, comment on vit pendant la formation ? Si vous n'avez pas ouvert
de droits, la formation n'est pas rémunérée. Donc, pour bénéficier d'une formation dans de bonnes conditions, il faut avoir des droits. Et pour avoir des droits, il faut avoir travaillé. Mais
comment travailler sans formation ni expérience ?! C'est un cercle vicieux !
Et pour ceux qui font une formation, elle doit ensuite être suivie d'un stage pour être validée. Ce stage non plus n'est pas rémunéré, et encore faut-il en trouver un ! C'est d'autant
plus dur pour les personnes de couleur : même pour les stages, la discrimination existe.
Vous oubliez les contrats d'apprentissage ou de professionnalisation, qui permettent de se former en percevant un salaire.
Ces contrats sont davantage destinés
aux moins de 26 ans. Quand on est plus âgé, c'est moins intéressant de nous embaucher car les patrons perdent le bénéfice de l'éxonération et payent plus cher. Donc ils embauchent surtout
des jeunes.
Tout ça serait plus simple si vous étiez moins exigeants ! Admettez tout de même que c'est souvent plus agréable de toucher les allocations que de travailler...
Le problème
n'est pas de vouloir travailler, mais de pouvoir travailler ! Si on vous propose un poste dans une autre ville à trente kilomètres, et que vous n'avez ni voiture ni permis de conduire, comment
vous faites ? Ou si on vous propose un emploi de nuit, mais que vous élevez seul des jeunes enfants ?
Prochainement : la suite de l'audience...
Deux fois par mois, l'AITA organise une réunion d'information pour toutes les personnes, chômeurs de longue durée, qui souhaitent s'inscrire à ses services. Cette réunion permet de présenter l'association, mais aussi d'engager une discussion sur la situation et les observations de chacun.
C'était aujourd'hui la dernière réunion d'information avant notre grand rendez-vous du 14 décembre (voir programme ci-dessous). Evidemment, nous avons présenté ladite réunion à la douzaine de personnes réunies, et leur avons exposé les thèmes qui seront abordés.
Cette rapide présentation a permis de susciter un court débat, dont les propos s'avèrent de parfaites illustrations des thèmes en question. Nous vous en livrons ci-dessous un petit florilège, propos rapportés qui résument les difficultés rencontrées par beaucoup de demandeurs d'emploi :
A propos des conditions de travail (pénibilité, éloignement par rapport au domicile, etc.) :
"J'avais trouvé un poste, mais à trente kilomètres de chez moi, par des routes de campagne. En mobylette, c'est pas possible. Et comme je n'ai pas le permis..." Une telle réflexion peut sembler anecdotique, pourtant, il est surprenant de constater à quel point les problèmes de mobilité reviennent dans de nombreux témoignages. Autre témoignage : "J'ai fait une formation de plaquiste, mais j'ai laissé tombé après un premier CDD. J'avais le dos cassé, pour un salaire de misère..."
S'agissant de la discrimination :
"J'ai fait une formation en cuisine. Après j'ai cherché à travailler, sans succès. Même pour un stage je n'ai pas trouvé. Ceux qui ont fait la formation avec moi ont tous trouvé au moins un stage, parfois dans des établissements qui auparavant m'avaient dit qu'ils ne prenaient personne." Voilà pour le témoignage d'un demandeur d'emploi d'origine soudanaise. Evidemment, on peut émettre l'idée que ses difficultés sont liées à une totale incompétence, et pas à la couleur de sa peau. Mais de tels témoignages, nous en avons recueillis beaucoup...
Et concernant les difficultés à trouver un boulot dans les métiers dits "en tension" ou gisements d'emplois :
"J'ai fait une formation de huit semaines dans un métier du bâtiment. Et c'est vrai que le travail ne manque pas, mais ma formation était insuffisante pour les employeurs. Du coup, ils voulaient m'embaucher en tant qu'apprenti, pour la moitié du Smic. Pas d'accord..." Et encore, dans ce dernier exemple, il y a eu une formation, même si elle semble insuffisante. Autre témoignage : "Je souhaitais faire une formation de peintre. J'ai contacté l'AFPA : il y a deux ans de file d'attente." Quand on est dans le besoin urgent, un tel délai n'est évidemment pas envisageable. D'où cet autre témoignage, cette fois dans le domaine du service à la personne : "J'essaye de créer mon activité, par le biais du chèque emploi service universel. Mais se faire une clientèle, c'est au moins un an. Comment je vis en attendant ?" Le service à la personne (où l'employé travaille au domicile de l'employeur) ainsi que la restauration, deux "gisements d'emplois" donc, sont par ailleurs régulièrement cités parmi les secteurs où sévit une importante discrimination. L'exemple du paragraphe précédent l'illustre également.
Reste, parmi les sujets qui seront mis sur la table le 14 décembre, celui de la non-reconnaissance des diplômes et qualifications obtenus hors de France. Mais nous avons déjà publié des témoignages sur ce sujet...
A peu près en même temps que le Beaujolais de l'année, la nouvelle livraison du concept "Grenelle" est arrivée. Après l'environnement, c'est l'insertion qui va occuper les débats, prévus pour durer six mois, avec des rencontres dans toute la France.
"Dans la lutte contre la pauvreté, on a une obligation de résultats", affirmait Martin Hirsch dans le journal Libération. L'interview, à l'occasion du lancement du Grenelle de l'insertion, a permis au Haut commissaires aux solidarités actives de rappeler les objectifs du gouvernement : réduire d'un tiers la pauvreté en France d'ici cinq ans (pour rappel, sept millions de Français vivent aujourd'hui sous le seuil de pauvreté).
Le but est donc de réduire la pauvreté. Le moyen d'y parvenir : l'insertion (du moins c'est ce qu'on peut déduire du terme "Grenelle de l'insertion").
Le problème, c'est que s'agissant de l'insertion, les grandes lignes du programme gouvernemental sont largement connues, appliquées ou expérimentées : Revenu de solidarité active, diminution du nombre des contrats aidés, projet de contrat unique d'insertion et, parallèlement, révision de la fiscalité pour réveiller la croissance et (espère-t-on) dynamiser l'emploi.
D'où une question : quels sont les éléments concrets qui pourront ressortir de ce Grenelle ? Vu que le cap semble clairement donné, ce grand mouvement de consultation risque de se borner à étudier les modalités d'application des mesures en cours d'étude, comme par exemple le contrat unique d'insertion.
Sauf à supposer que la porte soit ouverte à une vraie remise à plat des options déjà retenues -- ce qui semble peu probable -- la pertinence d'un "Grenelle" à ce stade-là de l'action gouvernementale est contestable. Soit il aurait dû intervenir plus tôt, pour avoir une vraie liberté de proposition dans un contexte ouvert, soit il devrait intervenir plus tard, pour faire le bilan des actions conduites et voir comment faire mieux.
Mais au jour d'aujourd'hui, alors, par exemple, que le RSA va tout juste être testé dans une quarantaine de départements, quelle est la logique de ce Grenelle ? A moins, bien sûr, qu'il ne s'agisse de capitaliser sur le succès récent du Grenelle de l'environnement, et ainsi surfer sur l'effet de mode de ce concept. A suivre...