Le texte ci-dessous est tiré du livre "Chômage de longue durée, emploi précaire -- Plaidoyer pour une économie solidaire", qui sera publié à l'automne 2008. L'auteur, Patrick Valentin, est
vice-président de l'AITA. Il présente dans ce livre les réflexions que lui inspirent la situation des personnes "privées d'emploi", ainsi que des pistes de solution.
" Lorsqu’un pays est riche et très développé comme la France, lorsque ce pays est parvenu à cette situation enviable et florissante grâce à une organisation sociale remarquable et ambitieuse, le
pays de « l’école pour tous » et de la « la santé pour tous »,
il est difficilement compréhensible que ce pays ne se mobilise pas avec la même détermination et la même efficacité pour supprimer
une source de misère parfaitement identifiée et particulièrement humiliante, à savoir la privation d’emploi, le chômage de longue durée et d’exclusion sociale. (...)
L’homme de pouvoir qui a contribué d’une part à déculpabiliser notre société et d’autre part à geler la réflexion pour longtemps, c’est certainement François Mitterrand lorsque, avec beaucoup de
prestige, à un moment important de son parcours politique, le 14 juillet 1993, il a osé répondre aux journalistes qui l’interrogeaient à la télévision française :
« Le chômage… on a tout essayé…
» ! (...)
« On a tout essayé », cela signifie qu’il n’y a rien, aucun essai qui n’ait pas été expérimenté ! Par ailleurs, le « on » englobe dans une généralité absolue tous les acteurs possibles. Pour
contrer cette affirmation tout à fait inexacte et si grave de conséquences, il convient donc d’expliciter les sous-entendus de cette affirmation péremptoire pour découvrir toutes les négations du
réel qu’elle engendre. (...)
Ce qui est nié, c’est que le chômage d’exclusion sociale est un fait de société et, comme tel, une forme d’organisation sociale consciente et volontaire.
Si les uns prospèrent pendant que les
autres galèrent, c’est une conséquence de l’égoïsme collectif, et donc de notre responsabilité collective, responsabilité que démocratiquement nous avons confiée aux élus qui se sont portés
candidats avec force promesses.
Le chômage d’exclusion n’est pas seulement, ni même en priorité, un problème de technique économique mais d’abord un choix politique. Le chômage d’exclusion sociale est non seulement une
injustice criante faite aux plus faibles, mais c’est aussi une stupidité économique, puisque le coût du chômage de longue durée est beaucoup plus pénalisant pour l’économie que l’activité. (...)
Injustice profonde et stupidité économique, voilà ce qui est nié.
Nier cette responsabilité, c’est naturellement se condamner à faire face à tous les problèmes qui découlent du chômage d’exclusion (toutes les misères, toutes les violences) sans avoir jamais de
solutions satisfaisantes à proposer puisque la cause véritable est niée. Que dirait-on d’un médecin qui prétendrait soigner sans faire le diagnostic de la maladie ? (...)
L’exclusion sociale dans son rapport à la vie économique, l’exclusion qui permet à la pauvreté de continuer à exister et même à s’étendre dans un pays qui continue à s’enrichir, l’entorse aux
droits de l’homme… tout cela est zappé, ce n’est pas du ressort du politique.
Un tel zapping n’est évidemment pas sans conséquence. Car en creux, il renvoie la question du chômage à l’économie de marché. Or pour l’entreprise privée, l’emploi est avant tout une conséquence de
l’activité économique.
L’entreprise lucrative est consommatrice d’emplois, certes, mais aucune entreprise privée n’a pour vocation de créer de l’emploi à seule fin de lutter contre le
chômage. Au final, qui endosse la responsabilité de lutter contre le chômage ? Personne.
Cet aveu d’impuissance, cette non-responsabilité, portait en germe l’une des causes du désamour flagrant qui s’est développé dans notre pays entre les dirigeants politiques et les électeurs. Car
depuis vingt-cinq ans, la réduction du chômage reste le thème électoral favori de tous les rendez-vous démocratiques. A chaque nouvelle échéance, chaque candidat y va de son couplet sur sa recette
miracle pour régler le problème. Mais tous manquent cruellement d’ambition dans leurs propositions, et tous continuent de considérer la croissance économique comme une donnée indispensable à la
réussite de leur projet – et a posteriori comme l’alibi parfait pour justifier leur échec…
Véritable schizophrénie qui veut que l’homme politique promette monts et merveilles tout en renvoyant à
des paramètres extérieurs la condition sine qua non de leur réalisation. Car, seul, le politique ne peut rien – ou en tout cas, il a déjà « tout essayé »… "