Analyses

Vendredi 8 décembre 2006 5 08 /12 /2006 10:10
Par Patrick Valentin
La France de 2006 compte 1,25 million de RMIstes, chiffre qui augmente année après année. Le taux de chômage de très longue durée (au moins deux ans) a augmenté de 9 % en 2005, et concerne 600 000 personnes. Ces quelques indicateurs contribuent à montrer que l’écart entre riches et pauvres dans notre pays ne diminue pas, et que les personnes les plus éloignées du monde du travail ne parviennent pas à améliorer leur situation.

Incapable de freiner l’augmentation du nombre des bénéficiaires des minima sociaux, notre système d’aide sociale tient plus de l’infirmerie en temps de guerre que d’un tremplin efficient vers l’insertion de tous. Lorsqu’on côtoie dans la vie quotidienne ces personnes qui galèrent, exclues du monde du travail et mises à l’écart de la société d’abondance où nous vivons, et que l’on accepte d’entendre leurs souffrances, l’image de l’enfer vient à l’esprit. L’enfer peut prendre bien des formes, mais au risque de choquer et de paraître outrancier, l’enfer qui m’apparaît a quelques points communs avec celui des « hôpitaux de campagne » de la guerre de 1914. Certains films récents nous ont rappelé que les soldats de la guerre 14-18 qui se blessaient volontairement pour quitter la boucherie des tranchées risquaient d’être fusillés pour l’exemple ! Et pendant ce temps, les autres blessés, reconnus victimes involontaires, étaient « rafistolés » le plus vite possible pour être renvoyés au combat.

La guerre économique d’aujourd’hui est évidemment beaucoup moins sanglante mais elle n’est pas beaucoup plus tendre que la guerre militaire d’hier. Elle crée aussi des désespoirs et des tragédies de très grande ampleur parmi les petits soldats sans défense, sacrifiés sans état d’âme sur l’autel d’un intérêt économique relayé par la raison d’Etat. Dans ce contexte, il ne faut pas s’étonner que notre "infirmerie sociale" soit bien souvent désorientée, elle dont l’action se limite si souvent à poser des emplâtres sur des jambes de bois, sans vertu curative ni préventive. Tantôt elle "étudie le dossier" et si, par malheur, le chômeur est jugé coupable de son chômage, elle le raye sans appel "pour l’exemple". Quant aux autres, les bons chômeurs qui n’ont vraiment pas fait exprès, elle les renvoie le plus vite possible sur le "front de l’emploi", où ils redeviendront de dociles petits soldats à la recherche d’emplois inexistants qu’une économie hyper-performante ne souhaite pas créer pour eux. Ils sont des centaines de milliers de dociles chercheurs d’emploi qui jouent à leur insu, et de façon tragique, le jeu cruel des chaises musicales. La règle du jeu est scrupuleusement respectée : il y a toujours moins d’emplois que de chercheurs d’emploi ; ceux qui ont perdu sont mis sur la touche, et le jeu continue.

Emplâtres sur jambes de bois ! À quoi bon, en effet, prétendre traiter les maux liés à la précarité, au chômage et à l’exclusion, quand la source même de ces difficultés n’est pas combattue ? Les sommes englouties (6 milliards d’euros en 2005 pour le seul RMI) ont-elles une quelconque utilité en termes de progrès social ? Car à la précarité matérielle vécue par ceux qui disposent pour toute ressource des minima sociaux, soit 6 millions de personnes, s’ajoute très souvent une situation de détresse humaine. Sentiment d’inutilité, d’incapacité, ennui, honte, isolement, les explications sont nombreuses qui font que le chômage de longue durée est aussi, et surtout, un chômage d’exclusion, un chômage humiliant. Toucher un RMI ou une allocation de solidarité n’est à ce titre d’aucun secours. Le vrai progrès social ne peut pas consister à donner à chacun les moyens d’assurer difficilement sa survie, mais bien à donner à tous la capacité à recouvrer dignité et estime de soi. Nier cette évidence revient à réduire le « modèle français » à une simple notion de charité organisée, dont le seul objet serait d’éviter l’explosion d’un système qui exclut de plus en plus de monde.

Par Le Club Aita - Publié dans : Analyses
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Lundi 8 janvier 2007 1 08 /01 /2007 13:56
Par Patrick Valentin

Incapable d’offrir des perspectives d’insertion adaptées à chacun, l’infirmerie sociale se
remplit de plus en plus. La cause, c’est l’absence d’un vrai contrat social.

Le contrat social,
ce contrat que passe la société qui est la nôtre avec chacun d’entre nous,
ce contrat qui nous impose l’obéissance aux lois,
ce contrat est aussi celui qui nous donne des droits,
parmi ces droits, le droit le plus fondateur est peut-être justement
le droit de participer
activement,
et dans la dignité,
à l’activité économique.
C’est le droit au travail pour tous.


Cette idée est  présente explicitement dans l’un des textes fondateurs de notre pacte républicain. Ainsi, selon l’article 23 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, « toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage ».

Parce qu’ils échouent quotidiennement dans ce qui devrait être leur mission, à savoir permettre à chacun d’exercer ce droit au travail, les dispositifs d’aide sociale perdent à la fois leur sens et leur légitimité.

Depuis vingt-cinq ans, la réduction du chômage est le thème électoral favori de tous les rendez-vous démocratiques. Pourtant, depuis vingt-cinq ans, tout ce qui a été fait a échoué. La répétition des promesses électorales non tenues a fait monter le scepticisme et la révolte. En réalité, il n’est pas tout à fait juste de dire que la lutte contre le chômage a échoué ; pour être tout à fait précis, il serait plus exact de dire que depuis vingt-cinq ans, elle n’a pas jamais vraiment commencé ! Le chômage a servi de faire-valoir aux hommes de pouvoir qui ont inventé une profusion de mesures envahissant les secteurs de l’emploi et contribuant à étouffer le vrai problème sous une multitude de « placebos » (et encore, le vrai placebo, s’il ne fait pas beaucoup de bien, au moins ne fait-il pas de mal. On ne peut pas en dire autant des mesures contre le chômage, qui ont créé la désespérance et engagent souvent les citoyens dans le non-sens institutionnalisé).

La vraie lutte contre le chômage ne commencera que lorsque le contrat social sera au cœur du débat sur l’emploi, et donnera toute sa dimension à la notion de droit au travail, telle qu’exprimée par la déclaration universelle des droits de l’homme. Cette notion impose une véritable obligation, pour la société, de proposer à tous ceux qui le désirent, sans exception, un moyen de gagner dans la dignité les revenus nécessaires à tout citoyen. Avec une telle obligation, le contrat social prendrait toute sa signification.

Mettre fin aux politiques marginales au profit d’une garantie de l’emploi

Traditionnellement, la gauche a tendance à demander plus de sécurité pour l’emploi, et les syndicats militent surtout pour plus de sécurité envers ceux qui ont déjà un emploi. À cela, non moins traditionnellement, la droite répond par un désir de déréglementation, ou, selon la formule plus moderne, de flexibilité.

Selon nous, la gauche serait fondée à faire des demandes plus radicales, au lieu de se laisser tromper grossièrement par des formules du genre « travailler moins pour travailler tous », formules qui ont fait partie des slogans pour obtenir les 35 heures et dont on perçoit aujourd’hui l’inexactitude. En effet, « on travaille moins », mais les conditions de travail se sont dégradées, l’emploi est devenu encore plus sélectif qu’avant, et « on ne travaille pas tous », bien au contraire. La gauche serait beaucoup plus dans son rôle si elle exigeait un emploi adapté et digne pour chacun des citoyens qui le demandent, comme contre-partie normale de tout « contrat social » digne de ce nom.

La droite, de son côté, pourrait facilement comprendre que le besoin de souplesse et de flexibilité de l’économie serait satisfait de manière beaucoup plus favorable par une « marche-avant » ambitieuse et dynamique, dans le cadre d’un contrat social réel, plutôt que par des « marches-arrière » supposées être des conséquences de la guerre économique, et en tout cas porteuses de guerre sociale. La droite, lorsqu’elle réfléchit à très courte vue, a tendance à penser que le chômage contribue à assurer une certaine paix sociale. Même si ce raisonnement était vrai à court terme, on voit bien qu’il s’agit d’un raisonnement indigne, comme si la peur d’un sort cruel et peu enviable était le seul moyen de motiver les citoyens de notre pays. De plus, en termes de souplesse, d’adaptabilité, d’enrichissement par des formations transversales, c'est-à-dire les qualités les plus recherchés aujourd’hui sur le marché du travail, il est probable que le retour à un « plein-emploi » contractuel, c’est-à-dire garanti par le contrat social lui-même, serait la solution la plus favorable, car il libérerait également employeur et salarié.

Concrètement, si un modèle français à la fois moderne et fidèle au passé instaurait, au sein d’un vrai contrat social, la proposition systématique d’un emploi à tous les demandeurs, un grand pas serait fait pour tenir compte, avec réalisme, des exigences de sécurité exprimées par les salariés et leurs représentants, et des exigences de flexibilité et de performance exprimées par les employeurs.

L’observation de ce qui se passe à l’étranger, et notamment du fameux « modèle danois », illustre pleinement cette réalité, avec l’invention du terme de « flexicurité ». Dans ce petit royaume du nord de l’Europe, les entreprises bénéficient d’une très grande facilité de licenciement. Ainsi, elles ne sont pas tenues de verser la moindre indemnité aux salariés ayant moins de douze ans d’ancienneté. En contrepartie, ces derniers perçoivent une confortable allocation chômage, équivalente à environ 90 % de leur salaire. Le système fonctionne, avec un large consensus syndical, et les cas sont rares où le chômeur ne retrouve pas d’emploi au bout de six mois. Ce niveau élevé d’allocation a donc pour seul but d’assurer, dans les meilleures conditions, la transition entre deux emplois. Il y a à la fois flexibilité et sécurité.

En revanche, considérer le seul degré de protection de l’employé comme un facteur impactant fortement le niveau de chômage est une erreur. Dans un contexte de chômage de masse, une politique qui se limite à ajuster, dans un sens ou dans l’autre, le curseur de la précarité des contrats de travail, n’a d’effet qu’à la marge. Il est totalement hors sujet d’espérer régler la question des chômeurs de longue durée, souvent réputés inemployables, en modifiant légèrement les règles du jeu. Seul un accroissement quantitatif de l’emploi disponible à hauteur des besoins, accroissement adapté qualitativement aux capacités de travail des « demandeurs », peut créer la sécurité, et non des dispositions réglementaires contraignantes, source de contentieux sans fin et frein à l’initiative économique. C’est le but du contrat social, et c’est l’objet de l’emploi garanti.


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Lundi 15 janvier 2007 1 15 /01 /2007 10:38
Interviewé dans l'hebdomadaire culturel Télérama daté du 6 janvier 2007, Martin Hirsch, président d'Emmaüs, fait le constat d'un système social  sophistiqué, inadapté et, au final, inefficace. Enarque et normalien, ancien chef de cabinet de Bernard Kouchner, il propose d'expérimenter  un nouveau système  : le revenu de solidarité active.

D'abord le constat. Cité dans les colonnes de Télérama, Martin Hirsch estime que le système d'aide sociale français est d'une "sophistication pathologique. Il intervient pour compenser les effets de la pauvreté, pas pour les prévenir". "Les dispositifs s'empilent, par types de problèmes, par catégories de personnes. Les aides sont construites de telle manière que le fait de chercher à améliorer sa situation par le travail peut conduire à la détériorer." Un avis largement partagé par Patrick Valentin, fondateur du Club Aita, qui dénonce le principe de "l'infirmerie sociale".

Pour rationaliser ce système ubuesque, Martin Hirsch défend un autre système : le revenu de solidarité active. Ce dernier cumulerait l'ensemble des prestations qui existent actuellement de manière dispersée (RMI, allocation parent isolé, allocation logement...) avec, en cas de reprise d'activité professionnelle, un système de dégressivité permettant que chaque heure travaillée apporte un revenu complémentaire. Le but est donc de simplifier le fonctionnement actuel de l'attribution des aides, d'une manière optimisée pour que toute reprise d'activité, même à temps partiel, permette de sortir de la précarité. Selon Martin Hirsch, il y a actuellement sept millions de pauvres en France (plus de 10 % de la population), dont beaucoup exercent une activité professionnelle.
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Jeudi 8 février 2007 4 08 /02 /2007 17:20

Pour les personnes atteintes d'un handicap, la prise en compte de leur difficulté spécifique a abouti à la création de ce que l'on appelle "le travail adapté". Ce qui pose pour nous une question : pourquoi ne pas étendre cette prise en compte à l'ensemble des chômeurs de longue durée ?

Lors de son 27e congrès national, en juin 2006 à Metz, l'UNEA (Union nationale des entreprises adaptées) a donné les résultats d'une étude réalisée par son service juridique, selon laquelle une personne handicapée employée dans une entreprise de travail adapté coûte à l'Etat cinq fois moins cher que quand elle demeure sans activité.

Cette étude pose selon nous une question cruciale : celle du coût économique et social réel du chômage, comparé à celui de la mise en oeuvre d'un vrai contrat social pour tous. Le contrat social doit s’appliquer sans distinction ni critère sélectif. De quel droit en effet instaurer des dispositifs réservés à des catégories précises de chômeurs, par exemple en fonction de leur âge, de leur situation spécifique, ou même d'un handicap ? Difficile en effet d’expliquer à celui qui n’entre pas dans les catégories prévues (surtout s’il est très proche d’un « cas » prévu par l’administration, 25 ans et un mois par exemple) que rien n’existe pour lui et que son chômage de longue durée est considéré comme moins grave que celui de son voisin, et au demeurant concitoyen. C’est ainsi que l’on a pu voir des personnes en grande difficulté finir par envier les emplois « protégés » réservés aux personnes handicapées !

Nous baignons dans l’irrationnel. Toutes ces catégories ne sont-elle pas abusives lorsqu’il est question d’un droit directement lié aux droits de l’homme et à la citoyenneté ? Faut-il rappeler qu’il n’y a qu’une seule catégorie de citoyens ?

L’emploi des personnes handicapées au sein de structures spécialisées (Centres d’aide par le travail, entreprises adaptées, centres d’activités…) est généralement assuré non par des entreprises privées ou des administrations, mais par le secteur associatif. Ce dernier, ainsi que les mutuelles, coopératives et fondations, relève de ce que l’on appelle l’économie sociale, ou encore le tiers secteur. Selon le Ceges (Conseil des entreprises, employeurs et groupements de l’économie sociale), ce dernier représente en France quelque 2 millions d’emplois. Un chiffre loin d’être anecdotique, même s’il reste très minoritaire au regard des deux secteurs précités : le secteur privé (17 millions d’emplois) et le secteur public (5 millions d’emplois).

Le tiers secteur relève à la fois d’une vision collective et éthique du travail, et d’une nécessité économique : l’emploi y est perçu comme un moyen de rendre un service utile à la société, mais reste soumis au respect d’un équilibre financier qui, s’il n’est plus assuré, peut aboutir à la fermeture pure et simple de la structure. C’est dans ce modèle que nous allons retrouver les grands principes qui, peut-être, après transposition, pourront nous inspirer dans le projet de créer un modèle d’emploi nouveau, basé sur le respect du contrat social.

Reprenons tout d’abord l’exemple du travail adapté, qui fournit selon nous un exemple intéressant, dans le sens où il propose une solution d’emploi répondant à une démarche proche du contrat social tel que nous l’avons défini. En quoi consiste concrètement le travail adapté ? Il s’agit de reconnaître le handicap d’une personne comme un facteur limitant sa productivité. Dès lors, ce handicap représentant un obstacle majeur à ses possibilités de trouver un travail, la personne concernée peut prétendre à entrer dans des établissements spécifiques, Centres d’aide par le travail ou Entreprises adaptées par exemple. Là, la faible productivité de ces travailleurs ouvre droit à une compensation : seule une partie des salaires est payée par l’établissement employeur, l’autre partie étant versée par la collectivité.

Pourtant, ce principe de compensation est selon nous pertinent à grande échelle. Les chômeurs de longue durée se trouvent souvent, sinon en état d’exclusion, du moins très éloignés des exigences du monde du travail : cette situation justifie une compensation. Les chômeurs sont très souvent des personnes pas ou peu formées : cette situation justifie une compensation. Les chômeurs sont très souvent des personnes ayant fait l’objet de licenciement d’ordre économique : cette situation justifie une compensation. Les chômeurs sont très souvent des personnes qui, pour des raisons de charges familiales, peinent à trouver un emploi compatible avec leurs contraintes : cette situation justifie une compensation.

Toutes ces situations sont autant de « handicaps » vis-à-vis du monde du travail, qui justifient la même offre de solution que celle proposée aux personnes souffrant d’un handicap physique ou mental. Une forme de compensation leur est d’ailleurs déjà accordée, par le biais des minima sociaux. Cependant, autant ce dispositif de minima sociaux échoue quotidiennement dans ce qui devrait être sa mission première, à savoir permettre aux bénéficiaires de sortir de la précarité, autant, dans le cadre du travail adapté, c’est une insertion professionnelle, réelle et immédiate, qui est proposée.

Par Le Club Aita - Publié dans : Analyses
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8 idées reçues sur le chômage

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